juin, 2015

Plonger dans l’univers si particulier de Peter Greenaway n’a pas été trop difficile ?

Mercredi, juin 17th, 2015

Non, je m’y suis tout de suite senti à l’aise. Ce qui a été dur, c’est de jouer en anglais. J’ai du d’abord apprendre la prononciation correcte de mon texte et le mémoriser parfaitement pour ne plus avoir à y penser au moment du tournage. Heureusement, j’avais un «coach» chargé de vérifier l’académisme de mon anglais.

Peter GreenawayPeter Greenaway a coutume de dire que seuls le sexe et la mort l’inspirent. Retrouve-t-on ces deux thèmes dans «Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant» ?

Bien sûr, ils sont étroitement mêlés. Comme, par exemple, dans la scène où le couple fait l’amour dans un garde-manger au milieu de cadavres de gibier. Mais c’est aussi un film sur la corruption, l’avilissement des belles choses par l’argent et la vulgarité du fric. C’est un film dévastateur dont la philosophie est extrêmement violente. Cruelle même. Difficile d’en dire plus car tout se passe à un niveau émotionnel. Il est certain que ce film va déranger certains spectateurs. On, aime ou on déteste, mais, quoi qu’il arrive, on ne ressort pas indemne du «Cuisinier…». Une chose est sûre, il ne passera jamais à 20 h 30 sur une chaîne de télévision.

Quel est votre personnage ?

Je suis le cuisinier d’un grand restaurant où se déroule pratiquement tout le film. Le voleur vient y dîner tous les jours. Et c’est dans ce restaurant que sa femme retrouve son amant, avec la complicité passive du cuisinier. En fait, le cuistot reste en retrait de l’action : son seul problème est de faire de la bonne cuisine. Il observe ce qui se passe autour de lui, mais sans vouloir y prendre une part active. C’est le témoin de l’histoire qui n’agit qu’à son corps défendant. J’ai l’impression que l’on retrouve de nombreux aspects de la personnalité de Peter Greenaway dans le personnage du cuisinier. C’est quelqu’un qui voit comment sont réellement les hommes, mais qui ne veut pas, ou ne peut pas, les changer.

Peter Greenaway a déclaré récemment qu’il aimait écrire les scénarios et monter ses films, mais qu’à l’inverse, le tournage à proprement parler l’ennuyait beaucoup. Avez-vous ressenti un tel désintérêt de sa part?

Je pense qu’il a dit cela par provocation. Je l’ai trouvé, au contraire, concentré à l’extrême, attentif aux moindres détails. D’ailleurs, le résultat le prouve. La réalisation du «Cuisinier…» est brillante et, esthétiquement, je crois que, c’est une réussite. Pourtant, le tournage n’a duré que huit semaines, avec un petit budget. Nous avons tourné dans un très vieux studio anglais, comme quoi c’est dans les vieilles marmites que l’on fait les meilleures soupes.

Quelles ont été les réactions, à la sortie du film, en Grande-Bretagne ?

Excellentes! Les critiques anglais, qui n’appréciaient pas beaucoup Greenaway auparavant, ont adoré. Je pense qu’ils ont été séduits par le côté «strange» du film.

Avez-vous envie de tourner à nouveau avec un réalisateur étranger?

Bien sûr. Je dois, en principe, tourner dans le prochain film de David Lean. Je dis en principe, car la décision définitive dépend de sa santé (David Lean est né en 1908. Il a, entre autres, réalisé «Le pont de la rivière Kwaï», «Lawrence d’Arabie» et le «Docteur Jivago»). Vu son âge, les assurances refusent, pour l’instant, de couvrir le tournage. J’espère que tout va se débloquer, car le scénario, tiré d’un roman de Conrad, est fabuleux. C’est tellement beau que Marlon Brando a déclaré avoir envie de jouer dans le film.

Être invité à travailler avec des metteurs en scène étrangers renommés, cela doit faire plaisir…

Oui, d’autant plus que je me sens quelque peu boudé par «l’establishment» du cinéma français. A part Jean-Pierre Mocky et Michel Deville, je reçois peu de propositions de réalisateurs français confirmés. J’aimerais beaucoup tourner avec des gens comme Pialat, Claude Miller ou Jean-Jacques Annaud, pour ne citer qu’eux. Mon souhait est que ces auteurs, qui pour moi ont énormément de talent, écrivent un jour un rôle pour Richard Bohringer. Comme le fait en ce moment Jean-Loup Hubert, qui songe à réunir Gérard Depardieu et moi-même dans son prochain film: Sinon, je suis très souvent sollicité pour tourner des premiers films. Si je dois entrer un jour dans une encyclopédie cinématographique, je souhaite que l’on retienne que j’ai participé à des œuvres de metteurs en scène peu ou pas connus, qui sont devenues ensuite des films qui ont marqué une génération. Je pense à «Diva», «Subway» ou «Le grand chemin».

Mais tous les films ne connaissent pas un tel succès. Tourner avec des débutants, c’est un risque important pour un acteur…

Il ne naît pas un grand réalisateur chaque matin. En revanche, tous les jours quelqu’un a envie de faire un film. Les acteurs ont beau être vigilants, ils se trouvent parfois embarqués dans des aventures qui n’apportent rien à personne. Lorsqu’un film va être raté, on le sait tout de suite. Dès la première prise, je sais si nous faisons du bon travail ou pas. Personne, et surtout pas moi, n’est à l’abri d’un mauvais choix, et un film qui t’échappe… c’est très grave. Il y a plein d’acteurs magnifiques qui ont disparu à cause de ça, Terence Stamp, par exemple…

Le montant du cachet influence-t-il vos décisions ?

Avec des amis, j’ai fait le calcul de tout ce que j’aurais pu gagner si ma conduite avait été basée sur le profit. Je serais, aujourd’hui, bien plus riche et je n’aurais pas de soucis pour l’avenir de ma petite famille. Mais les films que l’on m’a proposés étaient des merdes. Pour les tourner, il aurait fallu que j’ai un très grand mépris du public. Ce n’est pas mon cas. L’argent est, d’ailleurs, un vrai problème dans notre métier. On rejoint là une idée du film de Greenaway : le fric, si l’on n’y prend pas garde, peut tout pourrir. Aujourd’hui, le cinéma est souvent aux mains de marchands du temple, pour qui le 7e art est un moyen de s’enrichir. Gros profits, petits films! De même, il faut absolument rendre à nouveau le cinéma accessible à tous. Le prix des places doit baisser. Un film doit être une gourmandise que chacun peut s’offrir quand ça lui chante. Pour le moment, c’est un luxe, et les spectateurs ne vont voir que des films qui font l’objet de beaucoup de publicité. A 40 francs la place, ils ne prennent pas de risques. On prive ainsi le public d’œuvres un peu moins commerciales.

La pièce « L’Ouest le vrai » a été un énorme succès. Avez-vous de nouveaux projets pour le théâtre ?

Non, malheureusement. Faire du théâtre, c’est grisant, mais aussi extrêmement contraignant. Lorsque l’on commence une pièce, il est impossible de savoir combien de temps on va la jouer. J’ai des souvenirs fabuleux de « L’Ouest le vrai». Avec Roland Blanche, nous partions parfois dans de sublimes improvisations. Un soir où nous n’étions pas bons, j’ai fait semblant de m’évanouir pour arrêter le massacre : nous avons joué deux fois le lendemain, deux superbes représentations. C’était toujours la même pièce et pourtant, à chaque fois que nous montions sur scène, c’était différent. Dans une petite ville de province, il y avait tous les notables au premier rang. La pièce, a commencé, et je les entendais papoter. «Tu as vu, machin s’est acheté une nouvelle voiture…». Je me suis arrêté et j’ai dit : «Stop, ce n’est pas un .salon ici». Nous avons repris la pièce au début et nous avons fait un véritable triomphe, à cause de la tension que mon coup de gueule avait provoquée.

Quel souvenir gardez-vous d’«Après la guerre» (qui doit sortir en vidéo (Montparnasse/Delta) avant la fin de l’année)?

C’était mes retrouvailles avec Jean-Loup Hubert, un excellent réalisateur, très attaché à l’authenticité de ses films. «Après la guerre» a moins bien marché que «Le grand chemin», mais je suis persuadé que c’est un très beau film que l’on redécouvrira plus tard. Cela reste aussi un grand moment d’émotion pour moi : ce rôle du soldat allemand m’a rapproché de mon père. Lors qu’il a rencontré ma mère, c’était pendant la dernière guerre et il était dans l’armée allemande. Nous nous sommes ratés dans la vie… Je l’ai revu peu avant sa mort, et je lui ai offert ce rôle.

Vous êtes perçu par le public comme quelqu’un de très accessible, qui est resté proche des gens. Le succès ne peut pas vous changer ?

Je reste très conscient de ma chance. Beaucoup d’acteurs ont l’impression que tout leur est dû parce qu’ils ont réussi. Réussi quoi? Je ne vis pas dans une tour d’ivoire. Quand je vois des gens qui triment pour fabriquer des voitures qu’ils ne pourront jamais s’acheter, ça me révolte. Faut pas déconner quand même. Les gens ont le droit de vivre décemment. On se moque souvent des prétendus beaufs qui partent avec leur caravane le même jour en vacances. Mais s’ils passent toute l’année dans un placard, on peut concevoir qu’ils veuillent aller respirer l’air pur au plus vite. Il faut être humain et comprendre la détresse des autres.

N’avez-vous pas peur d’être taxé de démagogie ?

Beaucoup de mes confrères acteurs pensent que je ferais mieux de m’occuper de mes affaires. J’essaie seulement d’avoir une attitude morale. Je dis ce que je pense, c’est tout. Je n’ai pas la prétention de changer quoi que ce soit.

Vous regrettez que les acteurs ne prennent pas plus souvent position ?

Non, c’est vraiment un problème personnel. Mais je suis souvent consterné par le manque de profondeur de certains comédiens. Je ne citerai personne et, de toute façon, ce ne sont pas les meilleurs. J’ai été sur un tournage à l’étranger où un acteur n’a pas vu autre chose que le plateau et son hôtel. Comment peut-il prétendre ensuite faire passer des émotions s’il n’a pas le désir d’aller un tout petit peu vers les autres?

Votre franc-parler doit faire peur à certains réalisateurs…

C’est sûr que certains ont pu avoir quelques craintes et préférer ne pas faire appel à moi. Pourtant, je suis -plutôt un acteur docile. Lorsque je m’énerve, c’est pour les besoins du film, et non pas pour satisfaire mon ego.

Êtes-vous tenté par la mise en scène ?

J’ai, depuis longtemps, un film dans la tête que j’aimerais offrir aux acteurs que j’aime, comme Roland Blanche ou Christophe Malavoy. Un film drôle et blues à la fois. Mais pour réaliser un long métrage, il faut une force intérieure colossale. Il faut diriger l’équipe de techniciens, prendre soin des acteurs, négocier avec la production… Je vais laisser mûrir ce projet quelque temps. J’ai réalisé récemment des «portraits» de villes en vidéo. Sur la base d’une fiction, je traverse des villes en m’attardant sur des endroits que l’on ne voit jamais d’habitude. J’ai déjà tourné à Londres et à Fez. Il est prévu que ces films de 26 minutes passent prochainement sur La 5.

Vous multipliez les activités parallèles. Animateur radio, chanteur, écrivain… Vous ne craignez pas de vous disperser au détriment de votre carrière d’acteur?

Au contraire, toutes ces occupations sont complémentaires et m’apportent un équilibre… relatif. Avec la radio, j’ai l’impression de pouvoir toucher les gens chez eux, de manière très intime. Je pense souvent aux personnes seules et j’ai l’impression de pouvoir leur apporter un peu de réconfort. C’est important pour moi. L’écriture me permet de sortir mes tripes. Je suis vraiment fier de l’accueil qu’a reçu «C’est beau une ville la nuit». Cela m’incite à continuer et à travailler sur un deuxième bouquin.

Cela veut-il dire que vous pourriez quitter un jour le cinéma sans aucun regret?

Sûrement, mais ce n’est pas pour demain. J’ai encore beaucoup d’envies à assouvir. J’aimerais beaucoup tourner avec Nastassja Kinski, par exemple. Mais ce qui passe vraiment avant tout, c’est ma famille. Je ne sacrifierai jamais ma «blonde» et mes enfants au plus beau rôle jamais écrit.

Richard cœur de lion

Samedi, juin 6th, 2015

Richard BohringerRichard Bohringer est l’un des acteurs les plus précieux du cinéma français. « Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant» de Peter Greenaway en salles et «Après la guerre» de Jean-Loup Hubert en vidéo (Montparnasse/Delta) dans quelques semaines, une double actualité pour un acteur au double visage. Portrait-interview par Antoine Davot et Nicolas Georgieff.

En 1980, après des années de doutes et de routes, de délires et de dérives, la chance sourit enfin à Richard Bohringer. «Diva», de Jean-Jacques Beineix, l’extirpe de l’obscurité qu’il affectionne pour le placer sous les feux de la popularité : la gueule de baroudeur de Bohringer intrigue. La vie n’a pas été tendre pour luiet les cicatrices de son visage sont autant extérieures qu’intérieures. Cynique, romantique, désabusé sont autant d’étiquettes que l’on s’empresse, à tort, de lui coller. Des rôles superbes de salauds («J’ai épousé une ombre», «L’addition») achèvent de brouiller les cartes. Au fil du temps, la carapace s’ouvre pour laisser couler un torrent de générosité, auparavant dissimulée. «Le grand chemin» lui apporte la consécration du public, qui se double de la reconnaissance des professionnels (César du premier rôle masculin). Le chemin paraît tracé. Mais Richard décide alors d’emprunter une voie de traverse. Il poursuit la rédaction de «C’est beau une ville la nuit», qui devient un bestseller. «Écrire relève de l’espérance», dit-il. C’est presque une profession de foi, Bohringer vit d’espoir. Sa soif d’absolu l’amène à ouvrir sa gueule quand cela ne lui plaît pas. Ce côté Don Quichotte, qui exaspère les propriétaires de moulins à vent, attire la sympathie du public qui se reconnaît en lui. Son périple, cette fois, a conduit Richard Bohringer outre Manche pour tourner sous la direction du sulfureux Peter Greenaway («Meurtre dans un jardin anglais», «Le ventre de l’architecte», «Drowning by numbers»). Une rencontre troublante qui a donné naissance au «Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant», une œuvre passionnée qui secoue les tripes.